mercredi 6 février 2013

Les quatre fruits de l'Empereur

Dans un temps très lointain, régnait sur le jeune empire de Masaria l'empereur Horda Kaplonaerar, tyran cruel et sanguinaire. La légende raconte qu’il menait lui-même toutes ses batailles au-devant de son armée, terrassant les ennemis de ses lames avides de sang. Qu’importaient les blessures, il se relevait sans faillir ; la pluie de sang vomie par les veines de ses adversaires glissait sur sa peau, mais nul ne vit jamais de plaies sur son corps.
Il semblait conserver le même âge, indéfiniment, sa beauté avenante, ainsi qu’une santé éclatante, intriguant alliés et ennemis. Ils suspectèrent sa nourriture puis les caresses de ses favorites exotiques, sans jamais réussir à en trouver la source. Selon la légende, un roi de Talan lui avait offert un arbre enchanté qui lui conférait cette jeunesse éternelle. Cette plante magique bourgeonnait le matin, fleurissait quand le soleil atteignait son zénith, donnait ses fruits lors de son déclin, et fanait au crépuscule. Le souverain talandais lui recommanda fortement de toujours laisser l’arbre à l’air libre et à la lumière du soleil pour qu’il puisse s’épanouir « en toute bonté ». Méprisant de ces propos étranges, l’Empereur ne l’écouta que d’une oreille et plaça l’arbre dans la plus belle cour de ses appartements, loin des indiscrets.
Chaque jour, les fleurs et les fruits étaient d’une couleur différente. Il s’en succédait quatre sortes : la première était une fleur rosée qui donnait un fruit rond et d’un rouge éclatant ; la seconde avait de délicats pétales ivoire qui laissaient place à une cosse blanche abritant des perles irisées. La troisième, un bourgeon bleu offrait un agrume à l’écorce de la même teinte ; et enfin, une minuscule grappe de petits grains vert foncé.
Peu à peu, la rumeur courut, prenant naissance dans les propos vaniteux de l’Empereur ivre. Mais si leurs couleurs étaient connues de tous, leur goût ne l’était que de l’Empereur, car il veillait jalousement sur eux.

Il est dit qu’un duc thoas de Masaria eut vent de cet arbre, et il envoya son jeune fils pour qu’il lui ramenât un fruit de chaque sorte. Il voulait étudier leurs propriétés et les utiliser dans le but de régner sur l’Empire naissant.
Le jeune garçon vola donc jusqu’à la cour du palais tandis que la journée tirait à sa fin. Il contourna habilement les traquenards qui cernaient l’arbre, et s’empara de l’un des fruits bleus. Mais aussitôt se fût-il envolé qu’une bourrasque décrocha une tuile et la fracassa au sol. Le bruit détourna son attention, l’intrus déclencha alors un piège et fut mortellement blessé. Il battit faiblement des ailes jusqu’à la plus haute tour tandis que l’Empereur s’élançait avec sa garde à sa recherche. L’épée au poing, il brisa l’une des fenêtres du toit, mais en passant par l’ouverture, un éclat de verre lui arracha un cri surpris de douleur. La blessure n’eut pas le temps de saigner qu’elle se refermait, elle n’en rappela pas moins à l’Empereur l’importance de l’arbre.
Affolé, le thoas rampa plus bas sur les tuiles, prêt à se jeter dans le vide plutôt qu’être capturé. Pour que personne ne lui volât son larcin et ne profitât de ses bienfaits inconnus, il dévora le fruit. Aussitôt, ses blessures furent guéries et sa peau redevint lisse et intacte. Il se hâta de retourner auprès de son père et de lui narrer toute son aventure.
Lorsque la nouvelle parvint aux oreilles de l’Empereur, ce dernier cloisonna l’arbre dans une cage de puissante magie qui ne s’ouvrait qu’à son ordre. Mais il lui semblait que les fruits se faisaient plus rares alors que les fleurs foisonnaient, alors il s’enferma auprès de l’arbre pour guetter jours et nuits, en vain. Soupçonnant quelques habiles courtisans de les dérober, il les chassa tous du palais, puis s’en prit au personnel. Il ne savait que trop les conséquences de la perte de son arbre. Son Premier Magicien tenta bien de lui expliquer que la magie dont l’Empereur avait entouré l’arbre affaiblissait ce dernier, mais il fut chassé à son tour. Il finit par fermer le palais, tandis que son peuple subissait les poisons de l’arbre malmené, car l’enfermement l’avait changé en maleplante comme l’avait prédit le roi de Talan. Pour chaque fruit, un fléau ravagea l’Empire durant le Siècle Maudit : la Guerre Rouge abreuvait la terre du sang des innocents, la Famine Blanche laissait les visages exsangues, la Peste Bleue faisait mûrir des bubons bleu nuit pendant que les Serpents Verts envahissaient les lits des nourrissons. 

Cent ans passèrent. Le sceau magique qui scellait les portes s'était épuisé et les battants s'écartèrent d'eux-mêmes. L’Empereur était toujours là, agrippé à son arbre. Que ce fût folie ou châtiment divin, tous deux étaient devenus vieux et secs, rongés par les vers, unis dans la mort. Même après plusieurs jours, personne ne vit de fleurs ni de fruits mûrir dans les vieilles branches. De dépit et de haine, le peuple brûla le donjon ; ce qui restait de l’Empereur et de son arbre de puissance fut emporté par le feu, et le secret de la plante se perdit.

Mais il est dit que le thoas qui avait volé le fruit avait gardé très précieusement les graines qu’il avait dérobées et qu’il les avait données à ses enfants sur son lit de mort. Eux-mêmes les ont transmises aux leurs mais sans jamais en user, et peu à peu, leur existence ne tint plus que de la légende.

4 commentaires:

  1. Sympa cette petite histoire. Cela me rappelle de vieux contes, antillais et autres (je n'ai jamais trouvé de références à des Empereurs dans des contes antillais) (pas dans le contenu mais dans la narration et l'atmosphère générale du texte) ; cela se lit bien en plus.

    Par contre, le dernier paragraphe est un peu trop orienté morale ; j'aimais bien l'idée que le texte se termine dans le feu et l'oubli.

    Cheyenne

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  2. Contente que ça te plaise ^^ C'est marrant, sur le forum de Cocyclics, on m'a fait remarquer que ça ressemblait à une légende perse ! Il doit être universel au final x)
    En quoi trouves-tu le dernier paragraphe moraliste ? ça m'intéresse car comme ce n'est pas le but, je vais voir pour changer ça :)

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  3. Le voleur qui se transforme en homme sage et prudent... et ses enfants qui sont tout aussi remarquables. Cela fait beaucoup non ? Cela gâche un peu le message du texte : la folie de l'Empereur est à mes yeux l'élément qui ressort du texte et donne toute sa valeur à la graine

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  4. Oh c'est sûr, c'est la folie de l'Empereur le coeur de la nouvelle, et c'est aussi ce qui mène le voleur et ses enfants à la simple prudence, non pas à la sagesse ^^ Avant de se transformer en héritage parmi le reste, et on oublie ces babioles de grand-père...

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