dimanche 3 août 2014

Chroniques du mois : Qui a peur de la mort et le bâtiment de pierre

Le bâtiment de pierre (2013) de Asli Erdogan
Au coeur de l’onirisme, à la frontière du visible et de l’invisible, entre mémoire, rêve et cris, une femme se souvient du Bâtiment de pierre. Dans cette prison, des militants politiques, des intellectuels récalcitrants à la censure, des gosses des rues – petits voleurs de misère – se retrouvaient pris au piège.
 De ce monde de terreur véritable, la narratrice de ce récit est pourtant revenue et sa voix, en une étrange élégie, se fait l’écho d’un ange, un homme qui s’est éteint dans cette prison en lui laissant ses yeux.

 Ce livre est un chant dont la partition poétique autorise le motif en lui donnant parfois une douceur paradoxalement inconcevable. Un texte rare sur l’un des non-dits de la vie en Turquie.
Un livre très intéressant que voilà, une poésie en prose qui parle d’horreurs et de prison à travers le filtre pudique des mots. La traduction rend bien hommage au style de l’auteure, même si je suis incapable de dire si elle lui est fidèle.
Si la beauté du style est là, l’enchaînement des figures abstraites, les retours en arrière, ou en avant, les narrateurs, les « tu », font de ce récit quelque chose d’absolument pas linéaire et, parfois, de difficilement compréhensible. Le livre manque d’une postface, que ce soit de l’auteur ou de l’éditeur, pour parler de ce récit, je trouve. L’expliquer ne l’affadirait pas, n’enlèverait rien de sa force au contraire.

(Pour les curieux, l’auteure parle d’une prison où se mélangent les opposants politiques avec les gamins des rues, et si la narratrice est enfermée avec eux, je n’ai trouvé nulle part trace de cet enfermement. Par contre, les revues de presse évoquent la possibilité d’un proche enfermé - et torturé.)

Une lecture à ne pas mettre dans toutes les mains, tant à cause de son thème que de sa narration.


Qui a peur de la mort ? (2013) de Nnedi Okorafor

Afrique, après l’apocalypse. 
Le monde a changé de bien des façons, mais il est une région où les génocides intertribaux continuent d’ensanglanter la terre. Une femme survit à l’anéantissement de son village et au viol commis par un général ennemi.
Elle erre dans le désert dans l’espoir d’y mourir, mais donne naissance à une petite fille dont la peau et les cheveux ont la couleur du sable. Persuadée que son enfant est différente, extraordinaire, elle la nomme « Onyesonwu », ce qui signifie, dans une langue ancienne : « Qui a peur de la mort ? »
À mesure qu’Onye grandit, elle comprend peu à peu qu’elle porte les stigmates physiques et sociaux de sa violente conception.
Des pouvoirs magiques aussi insolites que remarquables commencent à se manifester chez elle alors qu’elle est encore enfant. Sa destinée mystique et sa nature rebelle la poussent à quitter son foyer pour se lancer dans un voyage qui la forcera à affronter sa nature, la tradition, l’histoire, l’amour, les mystères spirituels de sa culture, et à apprendre enfin pourquoi elle a reçu le nom qu’elle porte.

En tout premier lieu, je trouve que ce roman est l’exemple même du livre de SFFF qui n’est pas juste de la distraction, qu’il brise ce cliché qu’ont les non-lecteurs. Celui-là le fait de manière plus crue, plus forte, plus proche que de nombreux autres, abordant entre autres la place des traditions, l’impact des préjugés et les femmes dans les sociétés, africaines ou non. Car au-delà de ce dépaysement des thématiques et problématiques liées à l’Afrique, la plupart des questionnements soulevés peuvent s’appliquer à maints endroits.
On ne peut pas séparer ces problématiques de l’histoire de Onye, qui les traverse, voire les affronte. Cette narratrice m’a émue, tordu les tripes dans tous les sens durant son voyage, pourtant, il n’y a pas de pathos dégoulinant. Oui, elle a peur, elle a mal, mais elle continue sans se plaindre. En plus de ça, elle est mordante, puissante et frêle à la fois, tout en contraste, en réel et en irréel. C’est dur de la décrire, mais cela fait longtemps que je ne m’étais pas attaché à ce point à un personnage, et pour mieux en souffrir avec elle dans son périple horriblement sombre. Tous les autres personnages n’ont pas sa force en terme de caractérisation, mais on les ressent très bien à travers elle (Luyu, Mwita, sa mère, le peuple rouge…) et c’est un plaisir de les avoir à nos côtés. Les sociétés sont dépeintes avec le dégoût d’Onye, mais aussi sa curiosité, son envie d’en faire partie. Tout vit à travers son regard avec une telle force… Un petit bémol, j’ai trouvé que la fin, à partir de la maison à la porte bleue pour ne pas spoiler (peut-être avant en fait, avec les champs), se passait très très vite, presque bâclée alors que le reste du roman sait prendre son temps, se dérouler comme un serpent. Certes l’action s’enchaîne, mais cette fin m’a laissé un arrière-goût d’inachevé. Je pense qu’on peut le justifier par la narration à la première personne et par ce qui arrive à Onye, mais n’empêche que voilà.
Le reste est un régal – et je recommande de lire la petite post-face de l’auteure !

Bref, merci à ma médiathèque de l’avoir eu en rayon et merci à ma libraire chez qui j'ai couru l’acheter !


A bientôt pour d'autres lectures !

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