jeudi 30 octobre 2014

Pourquoi j’aime les genres qui ne sont pas sérieux ?

Depuis que je fréquente le monde de l’imaginaire, via Elbakin ou Cocyclics, je me rends compte à quel point les genres de l’imaginaire sont mal vus par la plupart des lecteurs (étranges mises en abîme puisque de nombreux lecteurs de ces genres méprisent la romance ou le roman de gare). Je n’ai pas envie de pousser un coup de gueule, il y en a assez comme ça je pense, et je doute que ce soit en criant dans tous les sens qu’on convaincra les nobles lecteurs de l’ami Proust (j’ai rien contre Proust, je ne l’ai pas lu. Il paraît qu’il fait de très bonnes madeleines). 

On accuse les littératures de l’imaginaire d’être pour les enfants, d’être mal écrites, de ne pas être propices à la réflexion et d’être un simple genre de distraction (oui, vous comprenez, c’est mal d’écrire pour détendre les gens, leur permettre de passer un bon moment, on est censé tirer la tronche toute la journée en pensant aux problèmes mondiaux). En plus inventer des mondes, c’est vraiment trop rêveur, c’est enfantin. Mais au fond, les histoires racontées ne sont pas différentes, les personnages, qu’ils aient la peau verte ou pas de peau du tout, sont les mêmes, puisque l’humain n’a qu’un seul référent : lui-même. 
Je me rends compte aussi que je ne lis presque que de ça. Alors j’ai tenté de me faire une culture littéraire, pas parce que j’ai honte, mais parce que j’aime découvrir, parce que j’aime l’acte de lecture, j’aime les livres, les textes, les mots, et ce, au-delà de barrières de genres imposées pour des contraintes éditoriales. Un peu pour dire « na » aux gens aussi. Oui, c’est puéril (et digne d’une lectrice d’imaginaire donc !)
The Twa Corbies (or The Two Ravens), Arthur Rackham

Et du coup, en lisant des livres à droite à gauche, d’auteurs variés, venant de pays variés, de genres variés. J’ai fini par entrapercevoir ce qui me plaît dans la lecture, par exemple avec L’épouse de bois (Terri Windling, américaine), La renarde du désert (Xuebo Guo, mongol), etc. J’aime les récits qui m’emportent ailleurs, que cet exotisme soit lié à un pays lointain, un pays imaginaire, à l’imaginaire instillé dans le quotidien, que ce soit dans la plongée de l’âme humaine ou encore grâce à la simple poésie des mots. Ainsi, Le bâtiment de pierre (Asli Erdogan, turque) n’a rien de beau par le fond, rien de propice aux rêveries, car l’auteure aborde des thèmes durs et actuels comme la censure, la répression, la torture, les interrogatoires, les prisons. Pourtant, ses mots montrent ces aspects sous un autre jour, qui happe entre les pages sans pathos, dans toute la beauté des mots et dans toute la réflexion qu’ils peuvent entraîner. Et que dire de Jean-Philippe Jaworski, un Français (voyez, on fait le tour !), qui pare ses personnages tantôt d’une verve mordante et cynique (Don Benvenuto, dans Gagner la guerre) tantôt d’un style ample et épique (Bellovèse dans Même pas mort). Lui-même raconte dans une interview qu’écrire pour divertir n’empêche pas d’écrire des choses graves, auxquelles il faut réfléchir, et je trouve cette pensée très sage. Elle m’a accompagnée tout au long de ma lecture de nombreux ouvrages (entre autre, Le bâtiment de pierre, pour rester dans les lectures « sérieuses », c’est édité chez Actes Sud, une maison sérieuse. Qui se met à l’imaginaire, en passant !). 

Mes grands coups de cœur me portent dans des mondes souvent développés, ou dans des styles recherchés, mais j’aime aussi découvrir l’insolite et le merveilleux dans notre monde. Et ce n’est pas nécessairement quelque chose d’imaginaire. Ce peut être une anecdote historique, un émerveillement pour la beauté, ce peut être la tendresse. Je pense que cet amour de l’histoire et du merveilleux a donné naissance, chez moi, à un amour inconditionnel pour les légendes et les mythes, que ce soit dans leur lecture, leur réécriture, et dans la lecture des réécritures des autres. C’est ce qui fait, en plus de leur plume superbe, que j’ai beaucoup aimé L’épouse de bois de Windling et Les contes myalgiques de Nathalie Dau, entre autres livres et auteurs.
Diane de Versailles, photo de Eric Gaba

Pour en revenir à ce voyage qui m’attire et à ce qui au contraire ne m’attire pas, et pour citer un autre auteur en exemple, j’ai voulu lire Victor Hugo, Notre-Dame-de-Paris (j’avais déjà lu Dernier jour d’un condamné)¸ que j’avais beaucoup aimé car il remue ici les tréfonds de l’âme humaine). Rien à dire, le style est superbe. Mais rien à faire, je m’ennuie. Il ne m’emporte pas. Je ne trouve pas cet exotisme qui m’attire dans la lecture, ni dans le traitement du style (magnifique certes), ni dans le Paris médiéval qu’il décrit (c’est bon, je la connais la cathédrale, j’ai pas besoin de vingt pages pour le savoir qu’elle a une belle nef !). Les rares passages que j’apprécie sont ceux avec Esméralda (influence Disney powa) et Frollo, car je trouve justement l’aspect humain très présent avec eux, on peut s’attarder sur eux (pas comme sur la myriade d’invisibles qu’on survole sans arrêt, qu’on ne revoit jamais, mais qui caractérise la ville plutôt qu’eux-mêmes). Du coup, je persévère, je n’aime pas laisser un livre inachevé. 

Me voilà avec une belle liste d’auteurs à la plume foisonnante, mais je vous rassure, un style sobre, tranchant, m’attire tout autant… pour peu que je sois emportée ailleurs, encore une fois. Qui a peur de la mort ? de Nnedi Okorafor a ce petit goût de sable que j’aime tant, j’aime les déserts. En plus, c’est de la fantasy en Afrique, c’est rare, c’est une découverte. On y cause légendes, pouvoir, magie. Excision, viol, guerre.  Très imaginaire tout ça.

Que dire des livres de Ursula le Guin, à part que cette auteure m'a ouvert un chemin de réflexion sur le genre qui continue de me faire réfléchir. Dans tous ses livres, on retrouve des problématiques parfois très profondes et approfondies. C'est de l'ethnologie assez rigoureuse et de la science-fiction. 

Je n’aime pas les barrières. Pourquoi un livre de l’imaginaire n’aurait-il pas le droit à un style recherché, travaillé, poétique, argotique ? Pourquoi dans l’esprit des gens se résument-ils à des fadaises féeriques mal écrites ? Un monde étranger au nôtre n’est-il pas le terreau le plus fertile pour la critique de notre société, comme le fit La Fontaine avec ses animaux ? 
Pourquoi aimer lire pour le plaisir serait-il un mal ? Est-ce que cela empêche de réfléchir ? De penser à la gravité de ce qui nous entoure ? Non, cela nous y prépare ! Et ce, que l’on soit un lecteur « sérieux », un lecteur de l’imaginaire, ou pire. Un lecteur tout court. 

N’oubliez pas de vous détendre, avec un bon livre surtout, puisqu’une fois détendu, on assimile mieux !  Et je suis désolée pour cet article un peu éparpillé, je l’ai surtout écrit au fil de l’idée. Je retourne dans mes mondes imaginaires ou intérieurs, ceux que je préfère, et tant pis si ça déplait. Au fond, si vous avez un peu pitié des lecteurs d’imaginaire (mais là je me demande ce que vous faites sur mon blog), dites vous qu’au moins… ils lisent !
Cecile Walton

Une petite bibliographie pour la route, des livres qui font rêver et/ou réfléchir et qui sont SFFF :
Bacigalupi Paolo, La fille automate, Au diable vauvert, 2012
Bradbury Ray, Fahrenheit 451, 1953
Clarke Susanna, Jonathan Strange & Mr Norrell, Robert Laffont, 2007
Damasio Alain, La Horde du Contrevent, La Volte, 2004
Dau Nathalie, Les contes myalgiques I & II, Griffe d'Encre, 2007 & 2010
Erdogan Asli, Le bâtiment de pierre, Actes Sud, 2013
Fazi Mélanie, Notre-Dame-aux-Ecailles, Bragelonne, 2008
Guo Xuebo, La renarde du désert, Bleu de Chine, 2001
Keyes Daniel, Des Fleurs pour Algernon, J'ai lu, 1972
Le Guin Ursula K. La main gauche de la nuit, Robert Laffont, 1975
Le Guin Ursula K., Le dit d'Aka, Robert Laffont, 2000
Jaworski Jean-Philippe, Gagner la Guerre, Les Moutons électriques, 2009
Jaworski Jean-Philippe, Même pas mort, Les Moutons électriques, 2013
Okorafor Nnedi, Qui a peur de la mort ? Panini Books, 2013
Pullman Philip, A la croisée des mondes, Gallimard, 2003
Rivero Mathieu, La voix brisée de Madharva, Walrus et Rivière Blanche, 2014
Stoker Bram, Dracula, Ebooks libre et gratuits, 2004
Windling Terry, L'épouse de bois, Les moutons électriques, 2010