mercredi 13 janvier 2016

Le jardin des silences - Mélanie Fazi

Un bal secret au coeur de l’hiver, une violoniste dont les notes soulèvent le voile des apparences, une dresseuse d’automates dépassée par sa création : à travers ces douze textes ciselés, découvrez ou retrouvez l’univers envoûtant de Mélanie Fazi, auteure rare à la plume délicate, qui joue des mots émotions avec une justesse bouleversante.



Ma rencontre (littéraire) avec Mélanie Fazi fut un hasard. Je suis tombée sur le titre de son recueil Notre-Dame aux Écailles, et j’en fus jalouse, jalouse de ne pas avoir trouvé un aussi beau titre pour mon roman, car il collait tellement bien. De fait, pendant longtemps, je tournais autour du livre à la bibliothèque, sans oser le lire. J’ai cédé, et j’ai adoré. Puis je l’ai lue dans le Bifrost qui lui était dédié, et que ce soit sa novella sur Manderley, ou son interview, et ça y est, j’étais sous le charme de la plume et de la personne.
Lire Le Jardin des silences fut donc une évidence (Serpentine ne saurait tarder). Recueil de douze nouvelles, on les dirait toutes liées (et je suis même tombée sur un schéma de lecteur qui les relie toutes), au moins par cette ambiance délicate, par une mélancolie douce, et par cette plume qui sait appuyer sur nos fragilités. Au dos du livre, on trouve une citation de Jean-Claude Dunyach, dont un morceau m’a tout à fait parlé et exprime ce que je ressens à propos du style de Mélanie Fazi (« un art de la fêlure qui transcende la moindre de ses histoires »), et c’est tout à fait ça. À la lecture de certaines nouvelles, ce sont des barrières qui se fendillent, des carapaces qui se brisent. J’ai eu l’impression de deux sortes de nouvelles : celles, clairement fantastique, ou fantasy, qui se concentrent sur une histoire, et celles, qui effleurent le fantastique, et qui plongent dans les personnages, jusqu’aux tréfonds. Les deux genres se complètent bien, leur alternance permet de respirer, sans jamais quitter l’ambiance du recueil. Et puis, même celles qui se basent sur les histoires contiennent des personnages très marqués, bien écrits, mais les secondes appuient autant sur les fêlures du personnage que sur celles du lecteur.

Richard Crossley - Tamaulipas Crow 
Je crois que j’ai eu de la chance de lire ce recueil maintenant, que ce soit maintenant dans ma vie, ou maintenant autour de Noël. Deux nouvelles (L’arbre et les corneilles et Un bal d’hiver) se déroulent autour de Noël, de différentes manières : avant la formation d’une famille, et lors de la formation d’une famille reconstituée, après la perte d’un deuil. Et quand, à Noël, certaines chaises restent vides, se rappeler qu’un jour Noël a été magique, et qu’il pourra l’être de nouveau un jour, ces mots passent un baume très réconfortant sur le cœur.








Pour parler brièvement des autres nouvelles, par ordre de préférence (c’est-à-dire que ça va de « j’ai beaucoup aimé » à « j’ai beaucoup beaucoup aimé ») :
Les Sœurs de la Tarasque : dans une sorte de couvent-monastère, de jeunes filles sont élevées pour servir le Dragon, et pour l’aimer. Mais l’amour n’est pas universel, ni inconditionnel, et c’est une ici une nouvelle très sensible et délicate. Et avec un dragon (qu’attendiez-vous de moi, sérieusement ?)
Née du givre m’a beaucoup interpellée. Si toutes les nouvelles n’ont pas de justification au fantastique, elles ont un sens, ou une histoire bien marquée, dans laquelle on peut certes piocher notre propre symbolisme, mais qui ont au moins une interprétation claire de premier niveau. Ici, c’est beaucoup plus éthéré, caché. J’ignore si tout le monde y lira la même chose. Pour ma part, je n’ai pu m’empêcher d’y voir le symbole d’une dépression, mais on peut aussi y voir l’illustration de l’influence « possessive » et vampirisante de certaines personnes.
L’autre route a appuyé, comme les deux à propos de Noël, sur des fêlures. C’est un peu difficile d’en parler, à part dire qu’il s’agit d’une histoire d’un père qui essaye de retrouver sa fille - physiquement et moralement. C’est amusant de se retrouver dans les deux personnages, et aussi de comprendre un peu l’autre.
Le Jardin des silences, qui donne son titre au recueil, est racontée par fragments, fragments rappelés à la narratrice par des objets offerts par un jardin mystérieux.
libera-softvaro - Matsue English Garden

Trois renards parle beaucoup du monde de la musique (et de voir des animaux, je n’ai pas tout à fait compris, mais je pense avoir saisi une partie, quelque part entre l’ouverture aux autres mondes et la transe ?), et de ses coulisses, mais surtout de l’amour de la musique, et de comment il a sauvé la narration d’un autre amour, bien plus dévastateur.
Dragon caché (oui encore des dragons, que voulez-vous, on a la classe ou on ne l’a pas) aborde des thèmes qui, comme dans les Trois renards, ne m’ont (heureusement) jamais affectée personnellement. On y est toutefois pas insensible, d’autant qu’il y a assez de problématiques pour happer plusieurs publics, et les descriptions végétales m’ont plongée au cœur de la terre.
L’Été dans la vallée peut éventuellement sonner de manière très creepy quand votre belle-famille vit dans le genre de vallée évoquée. Sinon, c’est une belle histoire sur la manière de faire ses choix, sur les amours d’été, et malgré les thèmes, elle reste assez légère – pour devenir très puissante quand le chant arrive.
Swan le bien nommé reprend les univers de contes avec finesse, pour les incorporer dans le quotidien de la belle-fille d’une sorcière. Et on sait que les belles-mères ne sont pas toujours tendres (cf. mon point sur la vallée et la belle-famille).
Le Pollen de minuit, j’avais déjà pu la lire dans l’anthologie (Pro)-créations, dirigée par Lucie Chenu. Même si j’aime aussi cette nouvelle, j’y trouve moins d’impacts, moins de points de fêlure. Elle reste cependant belle et poétique.

Au-delà des fêlures et de la mélancolie, j’ai ressenti beaucoup de nouvelles comme thématique d’une reconstruction, et d’un espoir de celui-ci (sauf peut-être dans Née du givre qui reste un OVNI pour moi). Le recueil a eu sur moi un effet incroyablement apaisant, et j’ai déjà envie de le relire.